Lydie Calloud

Plasticienne

titre. C'était beau !

date. 2020

Lydie Calloud est une artiste, dont l’originalité réside dans une démarche intellectuelle singulière, par son implication dans un travail de recherche sur la mémoire visuelle.

 

Chercheuse, elle l’est en effet dans une œuvre complexe, étrange et de longue haleine qui connaît pour partie son aboutissement dans ses dessins au graphite sur papier 41 x H 25 cm imprimés à l’encre charbon dans des formats 178 x H108 cm.

 

La photographie est à la base de sa recherche. Grâce au choix des prises de vues des images mass-médiatiques qu’elle détourne lors de mises en scène, la photographie va donner à voir ce que l’œil non averti laisse de côté ou rejette : une sélection d’objets aux identités incertaines dans un flux médiatique hémorragique… un autre monde peut-être sur lequel son œil va se focaliser et sa pensée chercher à en comprendre l’essence de la forme. Cette surabondance des images, que beaucoup laissent de côté, agit pour elle, tels des moteurs d’exploration permettant des découvertes inattendues.

Un jeu intellectuel 

 

Il y a là pour l’Artiste un jeu intellectuel dans lequel l’objet et ses réalités ne sont que des variations extérieures dont elle cherche à comprendre la forme initiale ou plutôt ce qui pourrait en être une des formes primordiales. 

Qu’y a-t-il au-delà du regard porté sur un objet, au-delà de la vision ? L’objet peut-il se recomposer différemment avec autant de possibilités qu’il y a de regards ?

 L’Artiste ne travaille pas sur le hors champs cantonné aux limites extérieures de la prise de vue, trop linéaire. Elle cherche à percer le voile de l’objet, à savoir ce qui est compris en lui-même, dans une sorte de quête atomiste, celle de l’infini. 

 

Ce qui échappe à l’œil, l’esprit peut-il l’appréhender, le recomposer mentalement et physiquement ? 

 

Depuis plusieurs années, Lydie Calloud en tente l’expérience ; sa réflexion s’en trouve renforcée, sa méthode de décomposition, éprouvée, et l’aperçu final doit satisfaire son esprit. Aperçu final bien souvent surprenant voire fascinant pour le spectateur, telle l’œuvre exposée à l’Institut de la Vision à Paris. 

Pour alimenter sa réflexion, Lydie Calloud s’est en effet tournée vers l’Institut de la Vision de Paris où elle a collaboré pendant un an avec des chercheurs de l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), soutenue dans sa démarche et sa quête artistique par la Fondation Edmond de Rothschild. Elle s’est attachée à saisir l’instant physiologique qui entre en jeu dans la vue.

Dans cette démarche, seule préside sa méthode de décomposition, identique, quel que soit l’objet étudié. C’est pourquoi son travail ne réside pas dans la connaissance de la structure de l’objet mais plutôt dans une réflexion sur la frontière entre ce qui est donné à voir et ce qu’il y a de l’autre côté ; de l’autre côté du miroir, comme dans « l’ Eurydice » de Jean Cocteau.

L’œuvre de Lydie Calloud est complexe, conceptuelle.  En comprendre le processus d’élaboration renforce sa puissance car le cheminement qui a présidé à la finalisation de cette œuvre s’avère pour chaque phase, rigoureux, scientifique, dénué d’émotion factuelle… et pourtant toujours fascinant dans son résultat.

 

Proche de la réflexion scientifique, elle joue des mécanismes analytiques pour déstructurer l’image issue de la prise de vue. 

On saisit alors combien la pratique photographique a donné à Lydie Calloud les moyens de s’interroger sur la nature scientifique de la réalité des objets car il n’y a là point de divagation personnelle mais une observation minutieuse du réel, une précision naturaliste, une préoccupation du détail que l’on retrouve d’ailleurs dans ses derniers dessins.

 

Un jeu intellectuel sans nul doute mais aussi une quête métaphysique, plus intime. Une recherche ultime des ombres de la forme ou des formes de l’ombre d’où les « Noirs » vont progressivement émerger.

 

… 

L’ŒUVRE AUX NOIRS, L’EDITION A L’ENCRE CHARBON

Mantegna et épreuves photographiques

Lydie Calloud, il y a une dizaine d’années a composé une série de photographies de scènes religieuses, toujours puisées dans les images des mass-médias, des scènes de crucifixion en particulier.

 

L’Artiste a repris il y a peu, la composition de ses épreuves photographiques en isolant des éléments issus de l’œuvre de Mantegna quand ceux-ci s’avéraient coller à certaines zones muettes de ses photographies. On retrouve ici dans les Noirs comme dans ses œuvres précédentes, cette projection artistique du manque dans l’image, de l’élément absent, du vide dans l’infini, du microscopique dans l’organe, véritable leitmotiv ou fil conducteur de sa pensée.

 

Est- ce pour cela, que s’entremêlent, s’entrechoquent dans une ronde parfois étourdissante cette profusion d’organismes de type microbien, ce souci du détail naturaliste, qui fait que le terme « horriblement beau » peut parfois s’imposer au premier regard ?

 

L’œuvre aux Noirs de Lydie Calloud comporte comme celle de Mantegna, des sens cachés.  Dans ses dessins, l’ombre dans son immensité, révèle à l’œil attentif des formes insoupçonnées. Il n’y a pas une face cachée mais un millefeuille. Charge à ceux qui intrigués ou envoûtés sont prêts à y plonger, pour une quête de sens ou pour s’y perdre, comme dans sa Crucifixion , œuvre n°1, écho aux raccourcis du Maître. 

 

Mais Lydie Calloud perçoit aussi les œuvres de Mantegna avec une résonnance contemporaine. Les personnages chimériques et les textures que recèlent les tableaux de Mantegna lui évoquent des tatouages qui envahiraient la peau, l’enserreraient comme une gangue, sorte de carcan de protection envers le naturel et l’idée que l’humain est mortel.  Interprétés comme un « Hymne à la matière dans une profusion microbienne », l’Artiste s’en inspire et cherche, non à les maîtriser mais à les révéler.

 

… jusqu’à associer le dessin et la photographie à une surface épidermique.  Peut-être dans l’idée d’obtenir au final, une dissolution entre le sujet, la matière et le support. Revenir au magma initial, à la soupe primitive des physiciens.

 

En explorant par l’image photographique l’ombre et ses multiples dimensions, Lydie Calloud, dans ses Noirs, s’appuie sur les images médiatiques retravaillées pour interroger et pénétrer une possibilité d’’infinis.

 Dans cette œuvre ambitieuse qui mêle réflexion scientifique et traduction artistique, la traversée du miroir est pour l’Artiste, une recherche de longue haleine, comme un va et vient entre l’infiniment grand et l’infiniment petit où l’ombre comme extension de la forme de l’objet, en est un potentiel vecteur.

 

Monique Bollon-Mourier, Auteur, Docteur en Ethnologie et préhistoire, Septembre 2020